mercredi 31 août 2011

Les étranges photographies de Claude Cahun

Autoportrait, 1929
© Musée d’Art Moderne
de la Ville de Paris /
Parisienne de Photographie
"Je veux scandaliser les purs, les petits enfants, les vieillards par ma nudité, ma voix rauque, le réflexe évident du désir...", Aveux non avenus, 1930.
Les images étranges de la photographe Claude Cahun hantent encore les galeries du Jeu de Paume jusqu'au 25 septembre...
Le visiteur non averti se retrouve immédiatement plongé dans un univers à la fois onirique, étrange et déroutant, en découvrant dans la première partie de l'exposition une série d'autoportraits de cette artiste androgyne au physique dérangeant, qu'elle met en scène et utilise comme outil d'exploration avant-gardiste. L'exposition présente le travail de la photographe sous différentes thématiques : la métamorphose de l'identité, à travers ses autoportraits allant de 1913 à 1920. Claude Cahun se représente sous plusieurs aspects, travestie, parfois le crâne rasé, déguisée, le regard fixant l'objectif, anticipant presque les performances contemporaines.



Sans titre, 1936
© Photo Béatrice Hatala


L'objet est également un sujet récurrent dans son oeuvre autour de 1925, l'objet mis en scène, composé, photomonté. Cette double démarche, à la fois plastique et  symbolique, rappelle les travaux de Man Ray, aussi bien sur l'objet lui-même que sur le corps féminin. Le désir sexuel est également abordé dans la partie sur les "métaphores du désir". Mettant de nouveau son corps en scène, dans des situations ou positions subjectives/subversives, Claude Cahun tente de retrouver l'essence même du désir, désir qu'elle partageait avec sa compagne, Suzanne Malherbe, qui participa à certains de ses travaux, dont l'ouvrage le plus significatif de la photographe : Aveux non avenus (1930), dans lequel Claude Cahun expose ses grandes thématiques et ses obsessions, les illustrations étant le fruit de la collaboration des deux femmes.


Aveux non avenus, pl. 1
1929-1930
© Photo Béatrice Hatala
A la fois photographe et écrivain, Claude Cahun oriente politiquement son travail à partir des années 1930 face à la montée du nazisme. Ses oeuvres s'en ressentent fortement à cette époque et l'exposition présente des lettres et documents très significatifs de cette période mouvementée. La démarche intellectuelle de Claude Cahun nous emmène enfin au-delà du visible, au-delà du réel, à travers des images codées, comme la série Le Chemin des Chats (vers 1949 et 1953), où l'artiste, telle une aveugle, se laisse guider par un chat tenu en laisse, le long d'un chemin bordant un cimetière.
Enfin, une projection de 45 minutes permet de comprendre certains aspects de son travail et de sa personnalité hors du commun.





Symboliste, surréaliste, subversif, mais également poétique et métaphorique, tel est le travail de Claude Cahun que de nombreuses expositions tentent de redécouvrir depuis les années 1980, et que cette rétrospective permet de mieux appréhender.

A voir au Jeu de Paume jusqu'au 28 septembre.

Charlotte Romer

lundi 8 août 2011

Polémique autour de la restauration du retable d'Issenheim

Débutée le 6 juillet 2011, la restauration du retable d'Issenheim conservé au musée d'Unterlinden à Colmar fait déjà parler d'elle...

Retable d'Issenheim fermé
La Crucifixion et la Mise au Tombeau

Ce joyau de l'art occidental avait été commandé par le précepteur de la commanderie des Antonins d'Issenheim (non loin de Colmar), Guy Guers, au sculpteur Nicolas de Hagenau et au peintre Mathias Grünewald. En 1792 le retable est transporté à Colmar pour le protéger de la destruction. C'est en 1852 qu'il est ensuite transféré dans l'église de l'ancien couvent des Dominicaines d'Unterlinden, actuel musée d'Unterlinden.





Retable fermé
Saint Antoine
Retable fermé
Saint Sébastien

La partie sculptée par Nicolas de Hagenau vers 1490 représente saint Augustin, saint Antoine et saint Jérôme. La partie peinte par Mathias Grünewald entre 1512 et 1516 se développe sur 11 panneaux, visibles en trois phases : le retable fermé (la crucifixion, encadrée par saint Sébastien à gauche et saint Antoine à droite), la première ouverture du retable (de gauche à droite : l'Annonciation, le Concert des Anges, la Nativité et la Résurrection) et la seconde ouverture du retable (de gauche à droite : la visite de saint Antoine à saint Paul, les trois figures sculptées de Hagenau et la Tentation de saint Antoine). La prédelle peinte représente la Mise au Tombeau, et celle sculptée le Christ et les Apôtres.


Retable d'Issenheim, 1ère ouverture
Panneau central :
le Concert des Anges et la Nativité

Les panneaux étaient ouverts ou fermés selon l'époque de l'année, et les malades atteints du "feu sacré" ou "feu de saint Antoine", soignés dans cette commanderie, étaient amenés devant le retable pour prier et demander protection ou guérion au saint, comme une sorte de thérapeutique de choc. La représentation du Christ crucifié, transpercé d'épines est particulièrement poignante, et permettait sans doute aux malades de s'identifier à ses souffrances.






Retable d'Issenheim, 1ère ouverture
L'Annonciation et la Résurrection
 D'après un communiqué daté du 1er août 2011 publié sur le site du musée d'Unterlinden de Colmar, ce retable avait déjà fait l'objet, à maintes reprises, de restaurations ou interventions, et ce depuis le 18ème siècle (1796, 1842, 1903, 1917-1918, 1933, 1955, 1974 et 1990). L'objectif de l'intervention menée depuis le 6 juillet 2011 par deux restauratrices serait donc "l'amincissement des vernis superficiels" du panneau de la Tentation de saint Antoine, qui avaient jauni au fil des siècles, mais aussi enlever les repeints. Si cette restauration s'avère efficace, l'opération sera menée sur l'ensemble des panneaux. Mais pour l'heure, la restauration est arrêtée en attendant la prochaine réunion du comité scientifique...



Retable d'Issenheim, 2ème ouverture
Partie sculptée par Hagenau
 Dans un article daté du 26 juillet 2011, Didier Rykner, rédacteur en chef de la Tribune de l'Art, dénonce "ce projet de restauration qui ressemble davantage à une opération de communication qu’à une entreprise scientifique menée avec la rigueur que nécessite toute action de ce genre". Le but de cet article n'est absolument pas de remettre en cause le travail des restauratrices, mais plutôt de se demander si cette restauration était vraiment nécessaire, et si elle mesure bien les risques encourus par le retable, notamment lors de son transfert dans l'eglise des Dominicains, pendant les travaux de la chapelle du musée. Plusieurs autres questions sont également soulevées par Didier Rykner : la légitimité du comité scientifique, qui ne rassemble pas tous les spécialistes de Grünewald, la rapidité d'intervention après la décision du comité (le lendemain !), l'aspect "tâtonnant" de ce projet, qui teste d'abord l'intervention sur un premier panneau avant de passer aux autres, l'absence de mise en concurrence, le coût de l'opération, dont tous les fonds n'ont d'ailleurs pas été réunis (il manque aujourd'hui 150 000 €)...

Retable d'Issenheim, 2ème ouverture
La visite de saint Antoine à saint Paul
La Tentation de saint Antoine



Le communiqué publié sur le site du musée d'Unterlinden, et repris dans un deuxième article de la Tribune de l'Art, cherche à répondre à toutes ces questions bien pertinentes, en reprenant point par point l'évolution de la décision prise ce 5 juillet, sans être réellement convaincant.






La Tentation de saint Antoine
Lacune présente sur le manteau du saint

Aujourd'hui, lorsque l'on souhaite venir admirer le retable, et notamment les deux panneaux de la Tentation de saint Antoine et de la visite de saint Antoine à saint Paul, on peut ressentir ce début de travail à peine commencé, par la présence d'une estrade vide servant aux restauratrices, et d'une petite feuille de papier scotchée sur un côté, expliquant brièvement l'avancement de cette "campagne" de restauration : les vernis superficiels ont été enlevés (bien rapidement semblerait-il), et deux petites photos "avant-après" viennent illustrer ces propos. Sur un deuxième feuillet, on nous explique la présence de cette étrange tache blanche sur le vêtement bleu du saint au milieu des démons : c'est une lacune ! Pour les amateurs, on comprendra un repeint qui a été enlevé. Mais quid de la restauration de cette lacune ? L'enlèvement de ce repeint était-il justifié ? Aucun communiqué n'en parle, et nous attendons donc la prochaine réunion du comité scientifique pour en savoir plus, et tout du moins, le "retour de congé de Pantxika de Paepe [conservateur en chef du musée d'Unterlinden]", d'après Jean Lorentz, président de la société Schonhauger.

A suivre...



A lire :
- Franck Buchy, "Le retable d'Issenheim est-il menacé ?", les Dernières Nouvelles d'Alsace, 29 juillet 2011, p. 1


Charlotte Romer

mercredi 3 août 2011

Les créations de Madame Grès au musée Bourdelle

Madame Grès par Crespi,
Femina, avril 1949
"Je voulais être sculpteur. Pour moi, c'est la même chose de travailler le tissu ou la pierre", explique Germaine Krebs, alias Madame Grès (1903-1993).

Ce sont ses créations pour La Guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux en 1935 qui la lancent. D'abord connue sous le nom de Alix, la couturière ouvre en 1942 sa propre maison de couture au 1 rue de la Paix sous le nom de Grès, anagramme tronquée du prénom de son mari : Serge.

En 1988 se referme près d'un demi siècle de créations intemporelles et sculpturales, dont on retiendra tout particulièrement le "pli Grès", caractéristique de ce style à l'antique, à la fois austère, élégant et néoclassique.


Studio Dorvine, 1934
Alix, modèle n° 102, hiver 1934



Fermé jusqu'au printemps 2012, le musée Galliéra a choisi le musée Bourdelle pour sa première exposition hors les murs, consacrée à la toute première rétrospective parisienne des créations de Madame Grès.

Très épurée, la présentation permet au visiteur de se promener dans les salles du musée en découvrant, au fur et à mesure, les différentes périodes de création de la couturière, associées aux différentes ambiances du musée : de la salle des plâtres à l'aile contemporaine Porzamparc, en passant par l'appartement et l'atelier du sculpteur.





Automne-Hiver 1952-53
Robe du soir.
Jerseys de viscose

Défilent alors sous nos yeux fascinés parmi les pièces les plus emblématiques provenant du fonds Galliéra et de quelques mains privées : des robes "sculptées", hors du temps, aux drapés infinis, à l'élégance romantique. De nombreuses photographies de mode nous projettent tout d'abord dans les années 1930, et quelques dessins des costumes créés pour la pièce de Giraudoux par Jean Cocteau et Christian Bérard achèvent le tableau. Mais ce sont dans les salles suivantes que l'on peut admirer l'immense talent de Madame Grès, à travers des coupes et plissés audacieux, presque coquins, comme cette robe plissée à longueur asymétrique de couleur orange vif.

Puis les robes s'enchainent, toutes plus incroyables les unes que les autres, toujours plus plissées, toujours plus complexes, et à la fois si épurées... Parallèlement sont exposés des dessins, croquis et études de la main de Madame Grès, don de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent au profit du musée Galliéra, à l'occasion de cette rétrospective. Ces travaux préliminaires aident à appréhender le travail de cette créatrice, qui reçut en 1976 un Dé d'or pour ses robes du soir en drapé.





Printemps-été 1946
Robe de jour
Jersey de laine vert
Doublure en mousseline
de soie écrue


Le parcours se termine dans la salle contemporaine du musée, au milieu des bas-reliefs d'Antoine Bourdelle. De petites robes, au plissé élégant ou plus simples, mais tout aussi structurées, terminent le parcours, illustré par des photographies de Richard Avedon, Henry Clarke ou encore Guy Bourdin.



Il ne vous reste que quelques semaines pour venir découvrir cette extraordinaire exposition au musée Bourdelle.



Charlotte Romer

samedi 30 juillet 2011

Collection automobile Ralph Lauren

Les Arts Décoratifs exposent 17 voitures de la collection automobile du célèbre styliste Ralph Lauren.


Bugatti 57 S(C) Atalantic, 1938
On pourrait se poser la question de la pertinence de la présentation d’une telle collection dans un musée. La réponse saute aux yeux du visiteur dès qu’ils se posent sur la première pièce exposée : une Bugatti 57 S(C) ATLANTIC ; un chef d’œuvre de l’automobile, véritable rêve roulant, qui n’a absolument rien à envier aux célèbres sculptures animales de Rembrandt, le frère de son concepteur, Ettore. Et nous voilà directement plongé par la grande porte dans l’histoire de l’Automobile avec un grand A, indiscutablement associé à l’Art.

Porsche 550 Spyder, 1955

Les pièces présentées sont à la fois exceptionnelles par leur rareté  (4 exemplaires pour l’Atlantic, 39 Ferrari 250 GTO), la qualité de leur restauration (elles semblent sortir d’usine !) mais avant tout par leur design, telle l’extraordinaire Mercedes-Benz SSK « Comte Trossi » dont la poupe est un modèle d’imagination et de style, ou la magnifique Jaguar XKD aisément reconnaissable à son aileron qui en fit le maitre des circuits, à défaut des océans…



Ferrari 375 plus, 1954

Et l’on devine aisément les raisons qui ont poussé l’un des grands créateurs de mode à se passionner pour ces bolides (les voitures présentées étant avant tout des modèles de course, même cette étonnante Bentley « Blower » au look de camion qui compte trois participations aux 24h Du Mans !). La beauté des formes, la qualité des matériaux, le raffinement des matières, le choix des couleurs : rien n’est laissé au hasard pour sublimer chaque pièce, conçues dans leur immense majorité par des mains de maitres, artisans bien plus proches des artistes que des robots industriels qui ont pris leur place de nos jours.


Cette exposition, malheureusement statique, provoque finalement une frustration car toutes ses demoiselles rutilantes sont bel(les) et bien en état de fonctionnement. Heureusement les commissaires d’exposition ont prévu la parade.  Non pas qu’il soit possible de prendre le volant et d’aller se balader le long de la rue de Rivoli, mais des vidéos d’époque projettent leurs exploits sur pistes. Et surtout, nous permettent d’entendre le ronronnement de leur mécanique. Et on se voit alors associer à la douceur des formes de la Ferrari 250 GT Berlinetta SWB ou de la Ferrari 375 Plus, le bruit rauque et animal de leurs puissants moteurs V12 ! Le contraste est saisissant et rappelle qu’en cette époque bénie les normes anti-bruit n’imposaient pas de rendre les voitures plus fades. Tout était alors possible, les seules barrières étaient l’imagination des concepteurs et cette exposition nous montre  qu’elle était (presque) sans limites.

Chefs-d'oeuvre de la collection Ralph Lauren, Les Arts décoratifs, jusqu'au 28 août 2011.

Cédric Gaillard

samedi 2 juillet 2011

Rembrandt et son cercle

L’Institut Néerlandais présente près d’une centaine de dessins de Rembrandt et de son entourage, tels Jan Lievens, Nicolas Maes, Ferdinand Bol, Lambert Doomer, Gerbrand Van den Eeckhout, soulignant ainsi l’influence du Maître sur ses proches. Ces feuilles, au sujet parfois très abouti, parfois seulement esquissé, proviennent de la collection Frits Lugt, célèbre collectionneur connu pour ses publications sur les marques de collection.

Parmi d’autres, quelques chefs-d’œuvre : De Rembrandt, on mentionnera La Femme rassurant un enfant effrayé par un chien, le serein Moulin à vent sur un bastion, et le touchant Vieil homme assis ; De Van den Eeckhout, l’Etude d’un chien allongé entièrement réalisé au lavis brun.

Rembrandt, Le Moulin sur le bastion,
plume, encre brune, lavis brun,
116 x 198 mm
Rembrandt, Vieil Homme assis,
plume, encre brune, lavis brun, gouache blanche,
164 x 129 mm
.

Autre intérêt de l’exposition : Frits Lugt collectionnait également des cadres anciens. A la fin de sa vie, il lega environ neuf cent cadres datant du XVIe au XIXe siècle à la Fondation Custodia. Les dessins sont donc présentés dans ses cadres anciens, provenant essentiellement des Pays-Bas, la plupart datant du XVIIe siècle. Entièrement en ébène, d’autres en poirier noirci, le décor des baguettes est « ondé » ou « guilloché » et les moulures rectilignes. De très jolis cadres en ébène et écailles de tortue sont exposés. Dans la première salle, on remarquera le joli cadre à cassetta italien du XVIe siècle autour du Vieil Homme assis, incrusté de pierre de couleurs et nacre, ornementation typique des peintures de Corneille de Lyon.

Après une première étape successful au printemps 2011 à la Frick Collection de New York, l’exposition devrait également beaucoup plaire aux parisiens, sans compter qu'il n'y a pas de Conservateur pour les dessins nordiques au musée du Louvre ... et en conséquence ... peu d'exposition sur le sujet !


Clara Dudézert

-REMBRANDT ET SON CERCLE- Institut Néerlandais, 121 rue de Lille, 75007 Paris. 
M° Assemblée Nationale. Du 30 juin au 2 octobre 2011.
Ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 13h à 19h.

lundi 27 juin 2011

Vente Gourdon, Part II

Couverture du catalogue
de la vente des Collections
du Château de Gourdon
Au mois de mars dernier, avait été dispersée par Christie's à Paris la première partie de cette immense collection dédiée aux arts décoratifs de la première moitié du 20ème siècle, réunie par le jeune collectionneur Laurent Négro. Malgré un résultat global mitigé (l'estimation basse avait à peine été dépassée, avec un total d'environ 41 millions d'euros frais compris, voir l'article du 6 avril 2011), quelques pièces ont établi des records, notamment les oeuvres du décorateur ensemblier Jacques-Emile Ruhlmann, de nouveau présent dans cette seconde vacation, avec des pièces plus humbles, telles une paire d'appliques en bronze et albâtre (lot 271, est. 20/30 000 €) ou un miroir pliant de voyage en ébène de macassar et laiton nickelé (lot 269, est. 10/15 000 €).





R. Herbst, Suspension, v. 1931
Acier chromé
Lot 61
Mais c'est de nouveau le modernisme, avec près de 500 lots, qui est à l'honneur dans cette seconde partie, représenté par des artistes tels que Robert Mallet-Stevens (suspension en laiton nickelé, lot 39, est. 30/50 000 €), Pierre Chareau (coiffeuse MS423 et son tabouret SN1, lot 17, est. 40/60 000 €) ou René Herbst (suspension en acier chromé, lot 61, est. 30/40 000 €). Sont également présentées des pièces d'artistes anonymes, dont les formes (géométriques) et les matériaux (métal et verre) sont parfaitement représentatifs de l'époque (centre de table rectangulaire éclairant en verre et laiton chromé, lot 191, est. 600/800 €, buffet bibliothèque en console en laiton chromé et chêne brossé, lot 217, est. 1 000/1 500 €, ou encore une pendule rectangulaire en miroir et laiton, lot 46, est. 4/6 000 €).



J. & J. Martel, Coq, v. 1930
Lakarmé mordoré
Lot 23
Sans oublier les sculptures typiquement Art déco des frères Martel en lakarmé mordoré (Coq, lot 23, est. 7/9 000 €) ou les oeuvres cubistes du sculpteur Joseph Csaky comme Femme, lot 327, est. 12/15 000 €. Parmi les artistes modernistes, citons également la Maison Desny, particulièrement représentée dans cette vente, avec ses luminaires et objets de la vie courante en laiton nickelé et verre (lampe de section carrée, lot 183, est. 6/8 000 €, miroir de table rectangulaire, lot 142, est. 1 000/1 500 € pour les plus classiques). Enfin, des objets de la vie quotidienne ponctuent cette collection, comme un des premiers aspirateurs (lot 234, est. 1 500/2 000 €), des mannequins (Siegel, mannequin buste de vitrine, lot 479, est. 600/800 €) et des emballages publicitaires (Jacob Jongert pour Van Nelle, boite rectangulaire couverte à café et thé, lot 490, est. 1 000/1 500 €), représentatifs de cette époque, où fonctionnalité et esthétique moderne cohabitaient.


Ces oeuvres très marquées par leur temps charmeront-elles de nouveau les amateurs de verre et de tubes en métal chromé ? Rendez-vous pour le savoir les 29 et 30 juin à 14h30 chez Christie's.
Pour plus de détails : http://www.christies.com/

Charlotte Romer

vendredi 17 juin 2011

Trois peintres d’exception au nouveau MUSEE FRAGONARD de GRASSE : J-H. Fragonard, M. Gérard, J-B. Mallet

Le Musée Fragonard vient d’ouvrir ses portes dans l’Hôtel de Villeneuve acquis et restauré pour l’occasion par Jean-François et Hélène Costa afin d’y exposer leur collection de peintures composée uniquement de trois peintres grassois exceptionnels :
Jean-Honoré FRAGONARD, Marguerite GÉRARD et Jean-Baptiste MALLET.

                  Jeune fille délivrant un oiseau de sa cage

De la passion au mécénat
Au début, il y a la passion d’un homme, Jean-François Costa pour la peinture de l’enfant le plus célèbre de Grasse : Jean-Honoré Fragonard. Notre grand amateur de l’art français du XVIIIème siècle la justifie ainsi dans sa préface du catalogue du musée : « J’ai passé toute ma vie en sa compagnie … ». Et en effet, né également à Grasse, il y dirigea la célèbre parfumerie crée par son grand-père et nommée « Fragonard » en souvenir du père de Jean-Honoré Fragonard, maître gantier parfumeur à la Cour de France. S’il entrait à la Cathédrale sur les hauteurs de la ville, il pouvait admirer Le Lavement des Pieds, une des rares peintures religieuses de l’artiste, et chez son père, entre autres œuvres, Le Sacrifice de la Rose ; c’est donc tout naturellement que J-F Costa commença sa collection dans les années 1950 et son épouse, Hélène, l’encouragea dans cette voie.
Afin de partager avec un large public la joie que leur a procuré leur collection, les époux Costa ont acquis un ancien hôtel particulier, édifié au XVIIème siècle par la famille Villeneuve dans le centre historique de la ville. La rénovation de la demeure a permis la redécouverte de certains décors et volumes ainsi que l’installation du musée. Voici donc un généreux mécénat…
Au premier étage, trois salles, chacune dédiée à un des artistes. Trois artistes grassois réunis… mais quel autre lien existe-t-il, mis à part leur ville native ?

Les Chefs-d’œuvre du Maître : Jean-Honoré FRAGONARD (Grasse 1732 – Paris 1806).
Environ vingt œuvres du Maître sont exposées, chacune différant de l’autre, soit par la variété des techniques représentées (huiles, aquarelles, sanguines, pierre noire, lavis …) soit par la diversité des sujets (portraits, paysages, scènes de genre, scène mythologique et religieuse). Loin de sa réputation de « simple interprète de scènes libertines », cela offre une vision plus moderne de la peinture de l’artiste. Toutes les œuvres présentées correspondent à sa période de maturité, chacune évoquant une étape distincte de sa création.
Reproduite en couverture du catalogue, La Jeune fille délivrant un oiseau de sa cage, huile sur toile ovale, est un chef-d’œuvre. Dans une lumière claire avec des couleurs fraiches et rosées, un coup de pinceau vif et abouti, Fragonard figure une jeune fille, entourée de roses, retenant une colombe par un ruban afin qu’elle ne s’échappe. Cette scène de genre est en vérité un portrait de l’une des sœurs Colombe, Marie-Catherine, célèbre actrice de la Comédie Italienne. On la retrouve portraituré quelques années plus tard avec un visage plus rond dans La Jeune fille au ruban vert dans une lumière ô combien théâtrale, œuvre en prêt temporaire au musée. Tableau également allégorique, la colombe, allusion au nom de la jeune fille peut-être interprété de façon plus libertine ; allégorie de la chasteté, le bel oiseau blanc aurait envie de prendre son envol, mais doit rester attaché pour être à nouveau enfermé en cage.
Entièrement exécutée dans les tons blancs, jaunes et ocres, La Visite à la nourrice, peinture préparatoire au tableau de la National Gallery of Art de Washington, est touchante par le sentiment de tendresse et d’amour qui transparaît dans les mouvements et regards de cette famille réunie autour du berceau. Très probablement datable de la seconde moitié des années 1760, cette œuvre souligne la facilité avec laquelle Fragonard, le grand peintre d’histoire acclamé pour son morceau de réception acquis par le Roi, Corésus et Callirhoé (Musée du Louvre) exécute avec autant de génie une scène de genre.
L'Amour en sentinelle


Merveilleuses sont les deux toutes petites gouaches aux couleurs délicieusement sucrées représentant L’Amour folie et L’Amour en sentinelle. Ces œuvres préparatoires aux deux des quatre dessus de portes figurant des putti devaient compléter le décor des « quatre étapes de l’Amour » du Pavillon de la Musique à Louveciennes commandés par la Comtesse du Barry. La maîtresse de Louis XV refusera finalement ces décors préférant ceux de Vien, plus en vogue. En observant cette paire, on se régale à la vue des deux putti, espiègles, taquins, aux regards curieux et enjoués semant la folie ou se préparant à jaillir par surprise d’un buisson de roses pour décocher une flèche.
Le Sacrifice de la rose

Quelques mots pour finir sur le sensuel Sacrifice de la Rose, œuvre tardive où l’artiste vient à un sujet plus néoclassique. Néanmoins l’esthétique et l’atmosphère onirique pourraient être préromantiques et annoncer la production des Anglais Blake et Füssli.

De la génération suivante, deux autres artistes complètent la collection.





Marguerite GÉRARD (Grasse 1761 – Paris 1837) : Belle-sœur du Maître, élève de prédilection et collaboratrice.
Sœur cadette de l’épouse de Jean-Honoré Fragonard, Marguerite Gérard s’installe avec le couple à Paris en 1775, après le décès de sa mère, où le Maître lui donne ses premiers cours de dessin. Elève favorite, sa collaboration aux œuvres du Maître devient effective vers 1784. De cette période, on mentionnera notamment Le Chat angora, d’une extraordinaire beauté, conservé en mains privées.
La Nourrice
Sur les cimaises, on retrouve les fameux « petits portraits » pour lesquels l’artiste s’est fait un nom, caractérisés par un même format, 21 cm en hauteur par 16 cm de large, des portraits « privés », plus intimes, dont la position sociale n’est plus le propos, mais où l’individu se distingue par ses mérites. Exécutés avec des traits de pinceaux rapides,  les personnages regardent directement le spectateur dans les yeux, généralement dans une position assez décontractée ; ainsi le Portrait présumé de Mirabeau et le Portrait de Jean-Joseph Mougins de Roquefort.
Sublimissimes sont ses scènes de genre autour de la femme ou de la famille dans le goût de la peinture hollandaise du Siècle d’Or alors très en vogue chez les collectionneurs. Les thèmes libertins jugés démodés laissent place à des sujets « sages ». La peinture est précise, soignée, les détails aboutis. On passe de longues minutes à admirer La Nourrice, L’Instant de méditation, La Bonne nouvelle et Une Mère avec ses deux enfants

Jean-Baptiste MALLET (Grasse 1759 – Paris 1835) : une relation imaginaire avec le Maître.  
         Dans la troisième et dernière salle, quelques huiles, mais surtout des dessins à la plume ou des gouaches et aquarelles de Jean-Baptiste Mallet sont exposés. Alors que le lien unissant Marguerite Gérard à J-H Fragonard est évident, aucun lien n’établit aujourd’hui encore de rapport entre Mallet et le Maître. Si certains ont rapproché l’œuvre de Mallet à celle de Fragonard pour ses recherches de scènes de genre dans le style des maîtres hollandais du XVIIème siècle, Mallet diffère en plusieurs points. Dans son introduction au catalogue du musée, Andrea Zanella cite Landon, un artiste et critique d’art parisien résumant très justement les différences : « les compositions de Fragonard ont plus de feu, celles de M. Mallet plus de naturel ; le dessin de celui-ci est plus élégant, celui de Fragonard plus nourri ; le pinceau de ce dernier est plus moelleux, ses effets sont plus larges, plus piquants »*. On observe à travers ses différentes œuvres l’intérêt qu’il porte au mobilier, aux vêtements de style néoclassique, hollandais ou troubadour, au décor notamment les statues souvent suggestives en arrière-plan, et à son souci du détail. On notera toutefois que pour un peintre provençal ses dessins sont un peu froids. Parmi les œuvres qui m’ont le plus touchée, je mentionnerai L’Entremetteuse, Vénus et Adonis entourés d’Amours, Jeune Couple dans un intérieur, Les Premiers pas

En espérant que vous apprécierez autant que moi la visite de cet extraordinaire musée !

Clara Dudézert

* Musée Fragonard, Collection H. et J-F Costa, Nice, 2010, p. 16.

Musée Fragonard, Hôtel de Villeneuve, 14 rue Jean Ossola, 06130 GRASSE.
Entrée libre !!! (Quelle chance ! Espérons que cela continue ainsi …)